L’unité dans la vie des PA

Nous vivons tous sans penser à ce qu’a d’extraordinaire le simple fait de vivre. En effet, notre vie s’écoule dans une unité dont nous sommes inconscients. Un certain nombre de repères sont pour nous des facteurs d’unification de l’existence. Ainsi en est-il de notre lieu de vie, de notre voisinage, de notre famille et nos amis, de notre épicier, du boulanger et de notre médecin, entre autres. Tout fait sens dans une unité qui permet de passer un fil entre toutes ces données. Pendant que nous sommes jeunes, nous sommes grandement à nous-mêmes ce lien, grâce à la maitrise que nous exerçons sur notre milieu. La perspective de notre avenir et de ses aspirations, la conscience d’appartenir à une lignée… sont des facteurs naturels qui renforcent notre sentiment de nous posséder, de posséder notre propre vie d’un seul bloc.

Lorsque nous avançons en âge, notre descendance, nos enfants, nos petits enfants, nous repoussent vers les ancêtres qui ne sont plus. Notre avenir s’amenuise et il y est attaché de moins de moins de désirs. Nos forces ne nous assurent plus la même influence sur le monde ambiant. De ce fait, tous les événements, un par un, nous deviennent un péril. Chaque action se transforme en une gageure. La perspective que nous offrait notre avenir se transforme en un immédiat dont l’essence est de vaincre chaque nouveau défi, un à un. De génération en génération, notre famille s’éloigne du noyau dont elle est issue et que nous avons créé. Nous sommes, donc, menacés dans notre unité.

C’est pourquoi, ne pouvant plus compter sur ses propres capacités l’homme vieillissant se raccroche aux invariants de son environnement. Ainsi, pour des personnes de grand âge, le domicile est bien difficile à quitter. Il est devenu, au fil du temps, leur havre de sécurité, ce lieu qui les préserve du morcellement qu’induisent les sollicitations nouvelles. Tout changement est difficile à introduire dans une maison ou un appartement vieillissant. C’est précisément cette constance qui procure à la personne fragile ce sentiment de sécurité. Les meubles se patinent, les papiers peints jaunissent, les planchers craquent de plus en plus, les odeurs persistent… Tout changement sollicite indûment un avenir qui a perdu son effet unifiant. C’est pourquoi, un certain nombre de relations durables avec des personnes connues de longue date, famille proche, commerçants, médecin, infirmière… assurent la continuité d’un vécu fragilisé. C’est dans l’être-même de la personne, plus que dans une « démarche de filière ou de réseau »

Des personnes, notamment âgées, intègrent des lieux, dits de vie, en raison d’une dépendance nécessitante aide quasi-permanente. Elles y vivent jusqu’à leurs derniers jours. Ces lieux ont des dispositions qui répondent à des standards donnant une sensation d’unité voire d’uniformité. Les personnes âgées sont aidées et soignées par d’autres personnes, indépendantes, elles, et généralement en bonne santé. Ces dernières bénéficient pleinement de toute leur vie. Elle sont très engagées envers leurs protégés, mais elles conservent une vie extérieure au soin qu’elles meuglent. Ce fait est, d’une certaine manière un handicap, mais aussi une force. C’est un handicap car leur présence dans les établissements pour personnes âgées n’est un continuum qu’à travers les nécessité de leur profession. C’est une force car c’est reposées, renouvelées qu’elles reprennent, semaine après semaine, leur service. Elles ont ainsi eu le temps de digérer les expériences passées, parfois très douloureuses, et de repartir d’un nouveau pied.

Pour les personnes âgées ce sont leurs famille et proches ainsi que leur médecin – les commerçants, eux, ont, le plus souvent, disparu à la suite du déménagement- qui continuent à assumer une sorte de continuité comme j’en faisais état plus haut. Cette continuité jette un pont entre leur vie antérieure – « leur vie » – et l’existence qu’ils mènent, et souvent subissent dans les établissement « spécialisés ». Ces personnes sont, souvent, les derniers garants de l’unité et de l’humanité de leur vie. Le médecin tient, là, une place toute particulière à case de l’intimité de ce qui est partagé.

Pourtant, malgré l’investissement des personnels, notamment soignants, les aides-soignants en premier lieu, une difficulté particulière apparait dans le milieu médico-social. Celle-ci reproduit un des problèmes les plus souvent rapportés par les professionnels du monde hospitalier. Il s’agit de ce qu’on appelle la déshumanisation. Cette déshumanisation est, à la fois, un fait et un sentiment, l’un ne préjugeant pas forcément de l’autre. Lors d’une intervention médicale, notamment dans une structure organisée, on est parfois réellement traité comme des objets et pas assez comme des personnes.